dimanche 29 août 2010

Cité lainière

Châteauroux, ville de 47.000 habitants, située au sud-est de Bourges, entre la Brenne et le Berry (ville d’enfance et de jeunesse de Gérard Depardieu), évoque Verviers à l’occasion des Journées du Patrimoine qui s’y dérouleront les 18 et 19 septembre prochain. Elle accueille une exposition itinérante, Châteauroux et les cités lainières d’Europe - découverte d’un patrimoine industriel commun : 14 villes drapières d’Europe sont illustrées par près de 700 photographies.
En 1856, Pierre Balsan, industriel héraultais, a créé à Châteauroux une industrie du drap de laine parmi les plus importantes - six hectares d'usine - et les plus modernes du pays. En 1910, les établissements Balsan occupaient 1200 travailleurs. L’usine a été fermée en 1982, la société transférée à 15 km de la ville ; reprise dans le groupe belge Associated Weavers (Renaix), l’activité est passée du drap (le « bleu horizon » militaire de la 1ère guerre mondiale) à la moquette de qualité.
L’industrie lainière de Châteauroux se voulait proche de la source. (L’Encyclopédie de Diderot mentionne : « Le Berry & le Beauvoisis sont de tout le royaume les lieux les plus garnis de bêtes à laine »).


On peut en dire tout autant de Verviers. L’Atlas des paysages de la Conférence Permanente du Développement Territorial (2007, Région wallonne) note : « A partir du 15e siècle, la fabrication et le commerce du drap prennent une certaine importance dans la vallée de la Vesdre, à Verviers et à Eupen. A cette époque, la laine provient de l’élevage des moutons qui parcourent les landes abondantes dans cette région. Utilisant la force motrice de l’eau et le charbon de bois des forêts voisines, des moulins à fouler la laine s’égrènent dans la vallée. Certains sont des anciennes forges transformées suite à une interdiction de forger des armes faite à la population par les ducs de Bourgogne. »
Après des siècles d’artisanat, sous Napoléon, l’industrialisation déferle sur Verviers, brisant le monopole anglais. Cette histoire nous est racontée par plusieurs auteurs : Antoine Gabriel de Becdelièvre-Hamal – 1836, Charles Ballot - 1923, Pierre Lebrun - 1948, Louis Bergeron - 1971, Claude Desama – 1985, Gérard Gayot - 2002, Eliane Gubin – 2006.
Quel aurait été le développement de Verviers et de ses environs si Henri Mali, représentant les intérêts de Marie-Anne Simonis (épouse Biolley) et son frère Iwan, n’avait pas, lors de son passage à Hambourg, montré de l’intérêt pour la proposition de William Cockerill, rencontré par hasard, qui avait déjà échoué à faire des affaires en Suède et en Russie ?
La proposition de William Cockerill visait à opérer une immense économie de main d’œuvre et de temps : « L’innovation technique qui a tout déclenché (ndlr : la technique était connue en Angleterre depuis longtemps), c’est l’assortiment de William Cockerill, cette combinaison de mécaniques, mue par la force hydraulique et opérationnelle à partir de janvier 1801, composée d’une machine à drousser (…) pour le cardage en gros et le mélange des couleurs, d’une machine à carder pour le cardage en fin, d’une machine à filer en gros (…), et de quatre machines à filer fin (…). Prix 12 000 F ». (Ndlr : la fortune de la famille Simonis à l’aube de la révolution industrielle est évaluée à 4 millions de francs).
Adriaan Linters rapporte que la machine à carder et la machine pour filature de gros remplacent chacune 24 ouvriers, les machines à filer fin remplacent chacune 24 ouvriers, soit une économie de 144 emplois. Gérard Gayot précise, page 11 de son passionnant article : « Pour un assortiment en fin, il faut 10 personnes, (…) un homme pour placer la laine sur la table (un drousseur), un homme pour filer en gros, trois garçons ou filles de 10 à 13 ans (…) pour mettre la laine cardée sur la machine à filer, 4 garçons ou filles de 16 à 18 ans (…) pour filer en fin, une aspleuse. Ces dix personnes, dont sept adolescents et enfants font le travail de 50 à 70 personnes ».
Vendue d’abord aux Simonis et aux Biolley en 1801, la machine se répandit parmi tous les drapiers, notamment grâce à James Hodson, gendre de William Cockerill. En 1810, Verviers était devenu le premier centre continental de la draperie cardée.


Jean Knott retrace la suite de l’histoire de la cité lainière : Verviers connut une reconversion à partir de 1850 en se spécialisant dans le traitement de la laine. L'expansion se fera de manière décisive après 1860, par l'exploitation de nouvelles ressources lainières venues d’Amérique du Sud, d’Afrique du Sud et d’Australie, et la mise au point de nouvelles technologies, plus particulièrement celles se rapportant à la préparation de laine avant transformation (le lavage, l'échardonnage, l'épaillage chimique ou carbonisage). En 1900, la production mondiale de laine était de 730.000 tonnes dont 110.000 tonnes étaient traitées à Verviers soit 15 % de la production mondiale. 1912 fut l'année record avec 112.000 tonnes de laine exportée, ce fut également la dernière ‘bonne année’. L’introduction des premiers détergents en 1910, qui ne nécessitent plus, comme pour le savon, l'utilisation d'eau douce, a eu raison petit à petit des atouts de la région en matière de qualité des eaux. Le traitement de la laine se fit sous d’autres cieux et la laine elle-même fit place à d’autres fibres.

mardi 24 août 2010

Un programme culturel intense pour la rentrée!

Ce samedi 4 septembre 2010, de 16 à 18 heures, l'Académie des Beaux-Arts de Verviers vous invite au vernissage de l'exposition 'Autour d'un Verre d'eau' (mais... il n'y aura pas que de l'eau!), qui nourrit la réflexion que nous mènerons sur la situation au Proche-Orient, avec une attention particulière portée à cette ressource essentielle qu'est l'eau. Formalim, centre de formation aux métiers de l'eau, partenaire dans cette activité, accueille chaleureusement cette exposition du 4 septembre au 1er octobre 2010, rue de Limbourg 41B à Verviers. L'exposition est riche en oeuvres de grande qualité, sélectionnées parmi les meilleures réalisations des "académiciens" !

Le dimanche 5 septembre 2010, rendez-vous à 10 heures 15 à la gare centrale de Verviers ou à 11 heures 50 au Parking B7 (Faculté de Droit) au Sart-Tilman, pour une visite guidée par Françoise Debauve, professeur d'Histoire de l'art à l'Académie des Beaux-Arts de Verviers. Les concepteurs du campus du Sart-Tilman innovèrent en introduisant l'art dans le quotidien ; nous découvrirons les expériences des plus grands noms de l'architecture et de l'art belge contemporain tels que Charles Vandenhove, Pierre Alechinsky ou Jo Delahaut.
Il est prévu que les verviétois seront à temps pour assister au Premier Dimanche du Mois au Musée des Beaux-Arts de Verviers, à 15 heures.

Le vendredi 10 septembre 2010 à 17 heures 30, vernissage des expositions "Paysages humains, Visages urbains", photographies du muraliste mexicain Adrian Jurado et de la photographe verviétoise Héloïse Vande Wiele et "Mural pour la Paix" du même Adrian Jurado.
L'exposition est réalisée grâce à la collaboration avec la Maison de l'Amérique latine à Bruxelles.
Le vernissage aura lieu à l'Espace Duesberg à Verviers en présence des artistes.
Des ateliers pour enfants de 5 à 10 ans auront lieu les dimanches 12, 19 et 26 septembre 2010 à 13h et à 15h30, sur réservation.
Paysages Humains, Visages Urbains est une sélection de photos sur la thématique urbaine, humaine et contextuelle de la Havane par deux artistes qui ont pour objectif de rendre compte de l’appropriation de l’espace public, lequel peut être converti en un prétexte pour créer l’art à partir de rien.
Ils aiment à combiner à leurs expositions d’autres formes d’expression artistiques, mises à contribution pour renforcer l’esprit d’appropriation, telle la danse urbaine.
Adrian Jurado pratique par ailleurs la peinture murale. Discipline caractérisée par le grand format, elle se distingue fondamentalement du graffiti, comme aime à l’expliquer l’artiste.
Avec la verviétoise Héloïse Vande Wiele, ils présentent un travail commun et une œuvre qui lui est complémentaire, fondés sur une même conscience de l’espace et de ses habitants.
Le Mural pour la Paix est une peinture portable de 10 mètres de long sur 2 mètres de haut, inspirée par la guerre en Irak, retravaillée cet été en vue de son exposition à Verviers.
Adrian Jurado évolue sans cesse, livrant une production artistique techniquement des plus intéressantes, mêlant un faisceau d’influences allant de la fresque au cinéma, inspirée des grands sujets de préoccupation de l’humanité (guerre, souffrance) ou sociaux (consommation, solitude). Ses derniers travaux l’ont mené à s’intéresser davantage aux lieux, à l’emprise du temps, aux évolutions de nos paysages urbains.
Il ne faut rater sous aucun prétexte la possibilité offerte aux verviétois(es) de dialoguer avec les deux artistes, car s’ils expriment l’essentiel au travers de leur art, ils expliquent de façon captivante leur conception d’un art engagé.

lundi 23 août 2010

Les trésors de la littérature de Verviers et environs.

Guy Delhasse propose ce mercredi 25 août 2010 une promenade littéraire et musicale sur fonds de textes d’auteurs verviétois et de souvenirs de Pierre Rapsat. L’initiative prépare la sortie d’un guide littéraire de Verviers (avec Dison, Pepinster et les Fagnes) le 16 octobre prochain. Guy Delhasse a déjà publié les guides littéraires de Huy, de Liège et de Spa. L’auteur convie le public à marcher dans les rues à la recherche des écrivains et romans du passé et du présent. « C'est l'art de la rue au service de la littérature », confie-t-il dans les pages de Best-of-Verviers, et ajoute : « A Verviers, plusieurs romans évoquant la ville viennent de sortir. Il y a vraiment de l'écriture, du dynamisme littéraire à Verviers. »
L’annonçe de la promenade mentionne des noms d’auteurs, avec trois petits points :
Christian Beck (1879-1916). André Blavier parlait de lui en ces mots: « J'ai été attiré par lui par ce qu'on pourrait appeler la légende Christian Beck. Je savais qu'il était le prototype du singe papion Bosse-de-Nage dans Faustroll (Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien de Jarry, 1898 - ndrl) ; je savais que Gide l'avait mis en scène (en Lucien Bercail, personnage inquiet, tributaire du regard de l’autre, dans Les Faux Monnayeurs, 1925 – ndlr) ; je savais que ce petit Verviétois, parti avec beaucoup d'insolence inconsciente à la conquête de Paris, avait été, au début, très favorablement accueilli par les plus grands: Verhaeren, Maeterlinck, Claudel (…), Jarry – Jarry, dont il semble avoir été le meilleur ami pendant un temps, et là on ne s'explique pas la rupture qui semble s'être produite, sinon peut-être par le fait que Beck était peut-être, de tous, celui dont le comportement singeait le plus exactement celui de Jarry… ce qui a pu agacer l'un ou l'autre».
André Blavier (1922-2001). Il n’est pas à présenter. Son ouvrage de référence s’intitule
Les Fous Littéraires, paru pour la première fois en 1982, revu et enrichi en 2001 par les Editions des Cendres. Cette «encyclopédie» contient plus de 1.000 pages où sont recensés plus de 3.000 auteurs. Dans l’ouvrage, il cherche à rassembler ceux qui n'ont réussi à obtenir aucune reconnaissance, ni par la communauté intellectuelle (sauf exceptions), ni par le public, ni par la critique, publiés souvent à compte d'auteur, et qui traitent de sujets considérés comme très décalés ou désopilants, sans toutefois que ce soit leur intention. « Come fare a raccogliere millecinquecento opere di pazzi letterari? È il compito di una vita, e l'opera di un genio. », écrit Umberto Eco.
Albert Bonjean (1859-1939). Avocat connu pour être le chantre des Hautes Fagnes et pour sa légende controversée de Michel Schmitz, égaré miraculé. En face de la Baraque Michel, une stèle évoque l’écrivain qui parraina en 1935 l'ASBL «Les Amis de la Fagne». Albert Bonjean est cité comme promoteur du remplacement en 1931 de la Croix des Fiancés (datant de 1893) à la borne-frontière 151 (ancienne frontière entre la Belgique et la Prusse). La croix de 1931 a été remplacée en 1984 et se trouverait, selon Stéphane Rood, au ‘Musée de Verviers’.
Adolphe Hardy (1863-1954). Ami du précédent, poète, écrivain, journaliste, mieux connu grâce à la Fondation Aldolphe Hardy à Dison. En 1906, le poète Frédéric Mistral écrit à Hardy : « J’ai suivi avec plaisir La Route enchantée que vous avez ouverte et découverte... elle est douce et fleurie, claire comme l’eau pure. » Autre lettre de Mistral en 1910 : « ... votre poésie naturelle, fraîche et pure comme l’eau de source est née pour plaire, elle est claire et limpide et classique en tout le paysage qui l’a fit éclore et apprécier dans sa couleur et sa simplicité». Lisez également une présentation sur un document d’époque (page 18).
Léon Norgez. Auteur proche de Paul Biron, analyste des aventures de Mon Mononke (Portrait de Mon Mononke, 1981). Auteur de Brioche & Cie encagés (1955) - Norgez fut prisonnier au Stalag IX-A à Ziegenhain -, d’En ce temps-là, Elisabeth (1973) et d’Aux racines des Etoiles (1976).
Joseph Ozer. Auteur de romans de scoutisme. Egalement : La légende merveilleuse de Godefroid de Bouillon (1938) - Le Bouquet de Linaigrettes (1958).
Arnold Couchard qui vient de publier Dérisoires supputations, est l’organisateur de la manifestation – « Au rendez-vous des écrivains » – qui réunit tous les deux ans à Verviers, des auteurs de la région.
Pour poursuivre la liste ébauchée dans l’annonce de la promenade de Guy Delhasse suivant le travail de la Fondation Hardy, citons :
Luc Hommel (1886-1960), auteur en 1922 de
La Boutique Crickboom, où « il relate en une écriture fine et distinguée des souvenirs d'enfance se déroulant au pays de Verviers ». Henri-Jacques Proumen (1879-1962), connu pour sa connaissance de la science-fiction. Martin Lejeune (1859-1902), poète et auteur wallon. Maurice Beerblock (1880-1962), poète de saynètes à la nostalgie d’une musique de chambre (voir Lettres françaises de Belgique: La poésie, Robert Frickx, Raymond Trousson, 1994). Armand Carabin (1907-1987), auteur d’un Verviers Littéraire Anecdotique (1981). Il y a lieu d’ajouter à cette liste, pareillement, des points de suspension…

vendredi 20 août 2010

Faut-il sauver les belgicismes (francophones) ?

Chaque année, il est fait une grande publicité à propos de l’entrée de belgicismes dans les dictionnaires français, considérée comme la preuve indiscutable d’une reconnaissance officielle sinon de nos particularismes linguistiques, de nos besoins spécifiques : que vaudrait dans nos contrées un dictionnaire qui ne nous aiderait pas à définir nos usages du chicon, de la drache, du logopède, de la margaille, de la tirette et d’autres carabistouilles ? La Communauté française de Belgique est un marché à ne pas négliger.

C’est à sa collaboration avec le centre de recherche Valibel (Variétés Linguistiques du français en Belgique, basé à l’UCL) que le Petit Robert doit son enrichissement à avoir accueilli dans son édition 2008 brol, chipoter, copion, guindaille, vidange (dans son sens de bouteille consignée), etc.

Mais il faut bien de constater que les belgicismes aimablement officialisés sont peu nombreux eu égard à l’amplitude de nos régionalismes. Si bien qu’en parallèle, la Belgique francophone continue à produire à foison d’engageants dictionnaires des belgicismes, à la recherche de l’exhaustivité (2200 items pour le Dictionnaire des belgicismes, Michel Francard et al., août 2010). Dans ces ouvrages, le belge francophone se retrouve vraiment chez lui, se régalant d’une auto-reconnaissance complète de son langage autonome. On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

De la sorte, le belge francophone prend sa revanche sur le discours puriste. Il marque ses frontières. Il proclame ses distances. En 1806, Antoine Fidèle Poyart publiait un recueil intitulé : Flandricismes, wallonismes et expressions impropres dans le langage français, ouvrage dans lequel on indique les fautes que commettent fréquemment les Belges en parlant l'idiome français ou en l'écrivant; avec la désignation du mot ou de l'expression propre, ainsi que celle des règles qui font éviter les fautes contre la syntaxe.
Poyart était un citoyen né à Arras, venu enseigner à Bruxelles à une époque où la Belgique n'avait pas encore accédé à l'indépendance et était sous la domination française. Il s’agissait pour lui d’amener le français des Belges au niveau de celui des Français « de souche », tous étant alors réunis dans la même nation.
A titre d’exemple, Poyart récuse l’usage de verbe dormir à la place du verbe coucher. « J’ai dormi chez mon frère » (d’usage en Belgique) doit se dire « J’ai couché chez mon frère », puisque le verbe dormir ne peut se rapporter qu’à l’état de sommeil, tandis que le verbe coucher a trait à l’action de passer la nuit. La nuance est fine et non dénuée d’ambigüité.

Napoléon ayant été défait à Waterloo, l’idiome belgo-français mérite aujourd’hui d’être étudié avec davantage de profondeur. L’étymologie de ses mots et de ses acceptions est souvent introuvable (à l’exception des flandricismes plus aisément identifiés).

Mais à force de recevoir la consécration, les belgicismes deviennent de redoutables pièges lorsque les Belges entrent en contact avec des Français. Progressivement, le belge francophone ne se rend plus compte qu’il est devenu énigmatique car tous ont déserté le triste devoir de lui rappeler que nombre de ses expressions relèvent du sabir si elles sont entendues hors du pays.

Sur un autre registre, l’expérience de Maître Misson est amusante.

Et quel supplice pour l’écrivain belge francophone qui se doit d’extirper de son œuvre toute trace de belgicisme quand il veut être compris du public français ou lu sans trop de condescendance.

Le débat est certainement infiniment plus complexe.

* L’éminent sémioticien d’origine verviétoise, incidemment conseiller du Larousse, Jean-Marie Klinkenberg, plaide pour le polycentrisme linguistique et donne des leçons sur le thème de l’écriture qui échappe à la langue.

* A-t-on le droit de « mal écrire », s’interroge bien à propos le suisse Jérôme Meizoz.

samedi 17 juillet 2010

Sur l’ironie (un peu de philosophie dans les arts)

L’ironie peut être impertinente, douce, tendre, légère, tragique, mélancolique, amère, mordante. Elle est souvent confondue pêle-mêle avec l’humour, le sarcasme, la moquerie, la dérision. Parfois, elle se limite même à l’autodérision. Le sort peut regorger d’ironie, l’histoire n’est pas en reste.
On n’aime pas l’ironie facile et répétitive. On savoure l’ironie brillante, voire la cinglante.
On pense que l’humour est bon et aimant et l’ironie méchante et insultante. L’ironie se voit accusée de manque de charité. Elle est dite cruelle, féroce, atroce. Il est communément admis que la fin de l’ironie est de critiquer et ridiculiser autrui.
Par exemple, à l’encontre de l’infraction de mensonge, l’ironie se veut en apparence un jugement clément. L’ironie consacre une relation ludique avec le réel.
L’ironie se fonde sur une sincérité feinte et une fausse solidarité avec sa victime. L’ironie joue sur les formes trompeuses ; elle est un piège sournois que l’on aime ou non détecter, selon le plaisir plus ou moins grand que l’on éprouve à produire un effort pour y parvenir. Pour d’aucuns, n’est ironie que la transparente. Dissimuler certes, mais au vu et au su tous. Sus à l’ironie occultée !
Quand l’ironie n’est pas remarquée, que devient-elle ? C’est le pied de la lettre qui triomphe.
Que l’on se rappelle l’épisode des Celtes se moquant d’Alexandre le Grand. Le géographe grec Strabon dans son Livre VII, chapitre 3, sur la Germanie méridionale, raconte à l’attention d’Auguste que le grand Macédonien rencontra une députation de Celtes sur les bords du Danube : « Il fit à ces Barbares le plus cordial accueil, et, dans la chaleur du festin, se prit à leur demander ce qu'ils redoutaient le plus au monde, croyant bien qu'ils allaient prononcer son nom ; mais leur réponse fut qu'ils ne redoutaient rien que de voir le ciel tomber sur eux que, du reste, ils attachaient le plus haut prix à l'amitié d'un homme tel que lui. Or, n'avons-nous pas là encore la preuve de la simplicité barbare (…) ces ambassadeurs gaulois (nom donné aux Celtes par les Romains) qui déclarent ne rien craindre au monde, mais ne rien tant priser aussi que l'amitié des grands hommes ! »
Comme le commente l’écrivain Jean-Paul Savignac, l'anecdote met en évidence la témérité et l'outrecuidance de ces Celtes qui ne s'estiment pas moins que leur royal interlocuteur. Ces guerriers ne craignent pas la mort, ils ne craignent pas même que le ciel leur tombe sur la tête – un bon mot signifiant qu’ils ne craignaient que l’impossible, donc rien. Mais les auteurs romains ont pris le mot à la lettre et le résultat est qu’encore aujourd’hui, on se moque de nos « ancêtres les Gaulois » en les prenant pour des crédules…
L'ironie n’est jamais universelle et Georges Palante (philosophe et sociologue français de parents d’origine liégeoise) faisait remarquer en 1906 qu’elle n'est guère goûtée, ni même comprise par les foules et par les collectivités. Quand il affronte la multitude, l’ironisant pratique une sorte d’examen de passage à son public pour vérifier sa « compétence idéologique » (Maria Constantinou, enseignante au Collège Phillips, Chypre). Selon Elisabeth Malick, enseignante à Lyon 2, l’ironie consiste à imiter la norme et doit donc se montrer discrète au niveau des moyens mis en oeuvre.
Le philosophe Vladimir Jankelevitch a écrit « L’Ironie » en 1936 : « On ne saurait s'étonner que l'ironie offre certains dangers, tant pour l'ironiste lui-même que pour ses victimes. La manoeuvre est risquée, et, comme tout jeu dialectique, elle ne réussit que de justesse: un millimètre en deçà, - et l'ironiste est la risée des hypocrites; un millimètre au delà, - et il se trompe lui-même avec ses propres victimes ; faire cause commune avec les loups, c'est de l'acrobatie et qui peut coûter cher à un maladroit. »
Sur le site Fabula, on étudie notamment la place de l’ironie dans la littérature. On y lit : « Jankélévitch emprunte aux Pensées de Pascal la dialectique de l'habile et du semi-habile: face au pouvoir politique, qui veut faire passer pour une grandeur naturelle sa simple grandeur d'établissement, l'individu peut adopter trois attitudes. Le naïf croit ce que lui dit le pouvoir, qu'il est bel et bien une grandeur naturelle. Le semi-habile est celui qui se rend compte de la fiction sur laquelle repose l'État, et qui la dénonce. L'habile, enfin, s'est lui aussi rendu compte de la vérité, mais il sait plus encore quelles sont les vertus de la tranquillité et de la stabilité: ainsi se comporte-t-il exactement comme le naïf, mais avec «l'idée de derrière» qui fait toute la différence. Mutatis mutandis, Jankélévitch met l'ironie du côté du semi-habile et l'humour du côté de l'habile. L'ironie consiste à critiquer et à montrer les insuffisances et les contradictions du monde et des hommes; l'humour consiste à aller jusqu'au bout de cette logique en acceptant ces contradictions et en les assumant: l'humoriste, après tout, n'est pas en dehors de l'humanité. »

lundi 12 juillet 2010

Espagne - Pays-Bas, que reste-t-il de leur réunion ?

Un hymne national (Le Guillaume, attribué dans son texte définitif de 1572 à de Marnix) qui atteste : «Guillaume de Nassau / je suis, de sang germanique, / à la patrie fidèle / je reste jusque dans la mort. / Un Prince d'Orange / je suis, franc et courageux, / le Roi d'Espagne / j'ai toujours honoré.» ?
Les Pays-Bas et l’Espagne ont déjà été réunis à une époque où l’on jouait au ‘foteballe’ dans les rues de Londres au grand dam d’Elisabeth 1er.
Un peu d’histoire. Les entités féodales des Pays-Bas en lutte contre l’Empire germanique avaient été rassemblées dès 1467 dans les Etats bourguignons sous Philippe Le Bon, puis Charles le Téméraire. Les ducs de Bourgogne avaient l’ambition de constituer une vaste puissance intermédiaire entre la France et le saint Empire.
Fille unique de Charles et d’Isabelle de Bourbon, Marie de Bourgogne épouse Maximilien Ier de Habsbourg. A la mort de Charles, sans fils héritier, les possessions bourguignonnes sont divisées et les Etats Bourguignons du nord échoient à la Maison autrichienne des Habsbourg.
Marie et Maximilien donneront naissance à Philippe (le Beau), qui épousera en 1496, à 18 ans, Jeanne la folle. Jeanne la Loca est espagnole (Tolède). Philippe et Jeanne auront un fils Charles, né à Gand. D’autrichiens, les Habsbourg sont un temps hispano-hollandais. Après avoir bataillé un peu partout en Europe, Charles, devenu Charles Quint, abdique en 1555 et les Pays-Bas sont légués à son fils Philippe II, né à Valladolid.
Alors que les riches Pays-Bas avaient constitué le moteur de l’empire de Charles Quint, de culture néerlandaise (il avait passé sa jeunesse aux Pays-Bas), Philippe II, de culture espagnole, privilégia les richesses venues d’Amérique et le combat contre la France. Dès 1567, les 7 provinces à majorité protestante s’engagèrent dans une longue lutte d’indépendance jusqu’à la Paix de Münster de 1648 (proclamation de la République). L’hymne de 1572 célèbre un roi d’Espagne qui a encore quelque crédit dans le pays. Mais on se souviendra que les massacres perpétrés par Fernando Alvarez (le duc d'Albe), vice-roi des Pays-Bas de 1563 à 1573, avec le soutien du pape Pie V, ne firent que démultiplier la « révolte des gueux ».
La révolution calviniste hollandaise s’est évertuée à faire disparaître les traces du vieux catholicisme. Le touriste avisé prendra un certain plaisir à repérer les dégâts encore visibles aujourd’hui provoqués par l’iconoclasme protestant (voir la cathédrale Saint-Martin d’Utrecht et l’église Saint-Etienne de Nimègue).
Mais si le touriste déniche peu de traces de l’Espagne aux Pays-Bas, ce n’est pas en raison de l’iconoclasme. Les Espagnols débusqués n’ont guère eu le temps d’influencer le pays. L’inverse n’est pas vrai.
On rapporte la passion de Philippe II pour l’œuvre de Jérôme Bosch (dit El Bosco, né vers 1450 à 's-Hertogenbosch où il est mort vers 1516). Le roi d’Espagne chercha à s’approprier toute l’œuvre du peintre hollandais que d’aucuns considèrent comme hermétique. Le souverain fut sans doute abusé par des pasticheurs. Quoi qu’il en soit, on profite de sa collection au Musée du Prado (Madrid). Mention spéciale aux « 7 péchés capitaux » que Philippe II prit selon certains à titre de pense-bête.
Fray José de Sigüenza, conseiller de Philippe II, n’a-t-il pas merveilleusement ramassé l’oeuvre : « La différence qu'il me paraît y avoir entre les tableaux de Bosch et ceux des autres est que ces derniers ont toujours voulu peindre l'homme tel qu'on le voit du dehors ; Bosch, lui, a le courage de le peindre tel qu'il est intérieurement. »

samedi 10 juillet 2010

Peut-on débattre de l'avenir de la culture ? Oui !

On nous adresse fort à propos un article de Ouest-France 'Peut-on débattre de l'avenir de la culture?' :

"Désormais, l'art et la culture sont d'abord un simple sujet comptable, ce qui les éloigne du débat public. (…) Dans les conseils municipaux, les structures associatives ou au Parlement, le débat public « sur le fond » est inexistant. (…) Non seulement l'État n'est plus en mesure d'imposer ses choix, c'est-à-dire d'arbitrer et d'impulser, mais il est absent pour penser, concevoir l'avenir culturel de l'ensemble du territoire."

Sans vouloir prétendre pallier cette absence, ne nous avouons pas vaincus de si tôt. Au-delà des particularismes français, la question de la politique culturelle des Etats nous intéresse, tout spécialement celle menée en Belgique.

La Déclaration de Politique Communautaire (DPC) de Juillet 2009 porte en son centre (pages 115 et suivantes) les priorités issues des Etats généraux de la Culture (2005) qui « restent d’actualité » : 1. renforcer l’accès et la participation des publics ; 2. améliorer la gouvernance de la culture ; 3. garantir les moyens de la politique culturelle ; 4. soutenir les artistes et les créateurs ; 5. renforcer les différents secteurs culturels ; 6. soutenir le développement de nouvelles formes d’expression, notamment grâce aux évolutions technologiques ; 7. assurer un développement territorial et économique harmonieux de la culture. On se reportera à la DPC pour en connaître le détail.

On lira avec intérêt les travaux d’Anne-Marie Autissier (2006) qui résument les politiques culturelles des gouvernements d'Europe occidentale depuis les '50, comme suit par : démocratisation culturelle (1950/1980), appui à la professionnalisation du secteur (1980/1990), débat sur le renouvellement des politiques culturelles dans un contexte de globalisation économique et de développement des technologies de l'information (1990-2000). L'auteur ajoute l'attention aux processus interculturels.